Wernher von Braun et la conquête spatiale

Date de publication : mai 2019

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Contexte historique

Dr Space

Lorsque le photographe officiel l’immortalise dans son bureau du centre de vol spatial Marshall de la NASA, à Huntsville (Alabama), la carrière déjà riche de Wehrner von Braun (1912-1977) a déjà atteint son sommet. Après une première réussite professionnelle en Allemagne, assombrie par son adhésion au nazisme, il a su rebondir en 1945 aux États-Unis. Cela fait six ans qu’il occupe ce poste de direction et consacre ses efforts au développement des lanceurs américains, dont la fusée Saturn V, lancée en 1965, qui doit conduire les astronautes à l’objectif fixé en 1961 par Jonh F. Kennedy : la Lune. Il travaille alors au programme Gemini, étape cruciale entre les premiers vols habités orbitaux (Mercury) et la mission d’alunissage proprement dite (Apollo). Il s’agit en effet de vols habités à deux qui permettent les sorties extravéhiculaires et des manœuvres d’amarrage dans l’espace. Von Braun a théorisé depuis 1952 l’idée de station orbitale et place ses espoirs dans les séjours sur Mars. Il a aussi conquis la célébrité grâce à trois émissions télévisées spéciales produites par Disney et diffusées sur la chaîne ABC : « Man in Space » et « Man and the Moon » en 1955, « Mars and Beyond » en 1957. Il en est le conseiller scientifique et joue son propre rôle à l’écran : c’est une figure médiatique populaire.

Analyse des images

Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles

Ce portrait est le plus fameux du dirigeant scientifique du programme spatial américain. L’homme coiffé à la mode de l’époque se tient debout derrière un imposant bureau de direction. Il regarde droit dans l’objectif et arbore un sourire un peu figé, indice des poses successives demandées par le photographe. Son costume sombre, bien coupé, orné d’une pochette et d’une cravate assortie, signalent un membre respectable de l’élite sociale. Le cinquantenaire est légèrement penché en avant, les doigts écartés de la main droite posés sur le bureau, plein d’assurance. Le meuble en bois précieux qui lui sert d’espace de travail témoigne à lui seul de son statut : un plumier traditionnel rappelle les dirigeants de l’âge d’or industriel, un téléphone moderne à plusieurs lignes symbolise le rôle des télécoms dans la gestion d’importants programmes d’État, les dossiers étalés suggèrent un travail intellectuel de première main, une expertise personnelle incontestée. Mais si ce cliché est célèbre, c’est surtout pour le décor à l’arrière-plan, qui a à peine varié jusqu’au départ de von Braun en 1972. Sur l’étagère sont alignés les maquettes des lanceurs spatiaux successifs qu’il a conçus : Redstone, Jupiter-C, Mercury-Redstone et Saturn. Ils sont les témoins d’une nouvelle culture matérielle focalisée sur l’espace (timbres, insignes, modèles réduits, et bientôt figurines) qui a envahi l’URSS, les États-Unis et le reste du monde. De plus en plus hauts, de plus en plus puissants (taille des réacteurs), ces reproductions incarnent mieux que tout discours les extraordinaires progrès accomplis en quelques années à peine.

Interprétation

La conquête de l’espace, à tout prix

En mai 1964, les États-Unis sont loin d’avoir gagné la course à l’espace, mais ils ont rattrapé leur retard sur l’URSS. Il s’en est fallu de peu, déjà, que les Américains coiffent leurs adversaires pour le premier vol habité en 1961. Les missions soviétiques Vostok, Voskhod et surtout Luna ont beau assurer des atterrissages en douceur sur la Lune ou Mars, envoyer des données automatisées, inaugurer une station orbitale, la NASA développe efficacement son réseau de satellites de communication, envoie des sondes plus loin (survol de Venus en 1962) et risque ses hommes sur la Lune – ce que ne feront jamais les Soviétiques, finalement. Les deux nations investissent des millions de dollars dans l’aventure, surtout du côté américain car en URSS, les autorités politiques hésitent à dépenser autant vu l’état de l’économie et le niveau de vie moyen. Pour propulser ces vaisseaux et leurs astronautes hors de l’atmosphère, les Soviétiques s’appuient sur le génie de Sergueï Korolev. Comme von Braun, c’est au départ un spécialiste des missiles balistiques. Mais l’Allemand naturalisé américain en 1955, plus jeune de cinq ans, a une longueur d’avance.

Il est en effet l’inventeur des missiles V-2 (1942) et ses successeurs V-3 et V-4 utilisés à la fin de la guerre par les Nazis. Scientifique reconnu très tôt par le régime hitlérien, il a adhéré au NSDAP en 1937 et a été promu pour ses mérites jusqu’au grade paramilitaire de commandant (Sturmbannführer). Il a subi brièvement la répression de la Gestapo en 1944 car il avait osé mettre en doute la victoire finale du IIIe Reich, tout en ignorant sciemment la mortalité très élevée de la main d’œuvre juive forcée de travailler dans ses usines-tunnels. En 1944, Soviétiques et Américains (qui disposaient déjà de la bombe atomique) ont tout fait pour être les premiers à mettre la main sur l’homme et son équipe. Von Braun, anticommuniste, a choisi de se rendre aux États-Unis (opération Paperclip), l'URSS ayant quand même pu saisir une copie de ses dossiers, des modèles et les chaînes de montage. Von Braun est donc directement à l’origine des succès spatiaux des deux puissances, qui auraient été bien plus lents sans ses travaux visionnaires. Si sa seconde carrière a connu des débuts difficiles, il a pu blanchir facilement son passé avec la complicité de ses nouveaux employeurs. C’est le prix qu’a payé la science américaine pour l’emporter dans cette nouvelle confrontation.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Wernher von Braun et la conquête spatiale », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 19 mai 2019. URL : http://histoireimage.org/fr/etudes/wernher-von-braun-conquete-spatiale
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