Lénine, le catalyseur de l’histoire

Date de publication : avril 2019

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Contexte historique

La révolution stalinienne

Emblématique des grandes fresques commandées par les autorités soviétiques aux artistes, Discours de V. I. Lénine à l’usine Poutilov est l’un des tableaux les plus marquants de l’année du « Grand Tournant ». Il représente un événement historique, qui s’est déroulé le 12 mai 1917 (25 mai dans le calendrier grégorien), et aurait assuré la conversion des ouvriers de la plus grande usine du pays à la révolution léniniste, leur soutien à une radicalisation du régime né de Février. Isaak Brodski (1883-1939) a très tôt plongé dans la politique : exclu de l’école d’art de l’Académie impériale pour ses caricatures politiques de 1905, il se rapproche de la figure déjà charismatique de Maxime Gorki, compagnon de route de certains courants marxistes en Russie. Il se spécialise dès 1917 dans les portraits de dirigeants, à commencer par le chef du Gouvernement provisoire Kerenski. Son plus fameux tableau, Lénine à Smolny (1930), au style ultranaturaliste, l’installe définitivement parmi les peintres officiels du régime. Il a peint au moins cinq fois le guide de la révolution entre 1919 (À la manifestation) et 1933 (Avec les unités de l’Armée rouge partant pour le front polonais). Discours de V. I. Lénine à l’usine Poutilov s’inscrit dans le sous-genre montrant le chef guidant les masses pendant la révolution et la guerre civile.

En 1929, l’Union soviétique prend le « Grand tournant » stalinien. Staline a définitivement pris le pouvoir en 1927 en se débarrassant à la fois de l’opposition dite « trotskiste » et de ses alliés Kamenev et Zinoviev, devenus inutiles. La Nouvelle politique économique (NEP) en vigueur depuis 1921, est abandonnée au profit de l’industrialisation à outrance par la planification quinquennale. La production agricole est totalement réorganisée avec la collectivisation forcée. Une grande campagne de promotion des « travailleurs » aux postes de responsabilités vise à chasser du système les « spécialistes bourgeois », formés sous l’ancien régime, attaqués au procès de Chakhty (1928). Alors que les premières résistances ébranlent les campagnes et que l’afflux continu d’une main d’œuvre paysanne bouleverse la classe ouvrière, la machine de propagande est mobilisée pour cimenter une société en effervescence.

Analyse des images

Le guide et les masses

Composée dans des tons sombres de gris, de marron et de bleu sale ou délavé, la peinture à l’huile de Brodski adopte le format paysage. Tel un photographe, l’artiste choisit la focale la plus panoramique afin de témoigner de l’ampleur d’un événement historique : le discours prononcé par Lénine devant les ouvriers du plus grand système usinier de la capitale, celle des métallurgies Poutilov. La moitié supérieure est occupée par un ciel noirci de fumée sur le fond duquel se découpe un horizon familier de l’iconographie communiste – des cheminées, des lignes électriques, d’immenses ateliers aux vitres obscurcies par l’activité industrielle. La moitié inférieure est elle totalement remplie, pas un espace n’est laissé libre par la dense foule d’ouvriers, hommes et garçons, souvent coiffés d’une uniforme casquette. On distingue même tout à gauche des personnes juchés sur un toit, signe de l’importance de l’événement. Seul signe distinctif, jaillit ça et là de la masse la tache blanche d’un journal, que l’on suppose être la Pravda des bolcheviks. Le peintre a reproduit avec une minutie spectaculaire les moindres détails de vêtement ou de carnation, donnant à l’image un tour hyperréaliste. Les attitudes saisies au premier plan connotent l’attention la plus extrême, tous les regards ou presque convergent vers le centre de la composition, légèrement décalé à droite. Là, sur une estrade de bois rouge, se dresse Lénine, à mi-chemin entre les deux parties. Le leader de la révolution est saisi dans l’une de ses attitudes caractéristiques, une main en avant pour montrer le chemin à suivre. Mais si de nombreux dessins le représentent dominant les masses, Brodski le relègue loin dans la perspective et partage ainsi le premier rôle entre le Guide et la base ouvrière du bolchevisme.

Interprétation

L’histoire réécrite

Dès son arrivée le 3 avril (16 avril dans le calendrier grégorien), Lénine a surpris les bolcheviks en lançant le slogan (peu compréhensible alors) « tout le pouvoir aux soviets ». Il refuse tout compromis avec l’opposition libérale au pouvoir ou avec les autres partis révolutionnaires du Soviet de Petrograd. Il prône la paix immédiate devant tous les auditoires, de plus en plus sensibles à son intransigeance, à la simplicité de ses promesses, à sa force de persuasion. Or les ouvriers des usines Poutilov sont très impliqués dans l’effort de guerre et, à ce moment de l’année 1917, ils campent sur une position militariste à la fois pour défendre la « Liberté » récemment acquise menacée par l’impérialisme allemand, mais aussi sécuriser leur emploi dans un contexte de grave crise de l’économie. Il faudra attendre la deuxième moitié de septembre pour que les ouvriers de la capitale, qui forment une classe héréditaire qualifiée, soutiennent de façon significative les bolcheviks. En 1929, quand démarre le premier Plan quinquennal, le parti unique entend rappeler cette alliance aux ouvriers. L’enthousiasme et les avantages initiaux pour les prolétaires se sont évaporés, les mutins de Kronstadt ont été écrasés en mars 1921. Mais face à ce nouveau défi, la double révolution industrielle, on attend des ouvriers qu’ils se mobilisent totalement et qu’ils adhèrent sans hésiter à la ligne tracée par le Guide, aussi hétérodoxe fût-elle.

Une autre histoire plus souterraine se cache dans l’image. Jusqu’au 10 octobre (23 octobre dans le calendrier grégorien), Lénine se cache en Finlande, poursuivi par la police depuis une tentative ratée de putsch le 3 juillet 1917 (16 juillet dans le calendrier grégorien). Arrivé à Petrograd le 4 mai seulement, Léon Trotski a immédiatement saisi le potentiel des positions de Lénine et s’est rapproché de lui malgré le lourd contentieux entre eux. C’est lui qui, le plus souvent et avec grand succès, se fait l’orateur du parti pendant que Lénine bâtit sa stratégie, consolide son organisation et écrit des éditoriaux enflammés dans la Pravda. Un Trotski qu’il est déjà interdit de mentionner, et qui sera dénoncé comme architecte du complot antisoviétique par le procureur Vychinski aux procès de Moscou (1936-1938). Peindre Lénine, c’est aussi ne pas prendre de risque car la figure de Staline, futur maître d’œuvre du nouveau manuel officiel L’Abrégé de l’histoire du parti communiste d’Union soviétique (1938), commence à s’imposer partout, même là (surtout) où il n’était pas.

Bibliographie

Marc Ferro, La Révolution russe de 1917, 2 volumes, Paris, Flammarion, 1967.Alexandre Sumpf, Révolutions russes au cinéma. Naissance d'une nation, URSS 1917-1985, Paris, Armand Colin, 2015.Nina Tumarkin, Lenin Lives ! The Lenin Cult in Soviet Russia, Cambridge, Harvard University Press, 1983.

 

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Lénine, le catalyseur de l’histoire », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 18 avril 2019. URL : http://histoireimage.org/fr/etudes/lenine-catalyseur-histoire
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