Lénine, tête agissante de la révolution

Date de publication : avril 2019

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Contexte historique

Une révolution encore fragile

La photographie de Lénine en action réalisé par un photographe anonyme le 7 novembre 1918 est l’un des plus fameux portrait du guide de la révolution et de l’époque de la guerre civile. Le moment est historique. Dans la nouvelle capitale Moscou, les bolcheviks célèbrent le premier anniversaire du coup d’État qui les a portés au pouvoir. La situation a beau être critique sur le plan militaire, ils affichent leur fierté d’avoir mis en branle une révolution de la société. Début 1918, l’État a été séparé de l’Église, le pays est passé au calendrier grégorien, l’orthographe a été réformée, la politique de classe appliquée tous azimuts. Après avoir dissous le 8 janvier 1918 la première session de l’Assemblé constituante dont ils avaient autorisé l’élection fin novembre 1917, ils ont signé la paix séparée de Brest-Litovsk pour mieux « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ».

Ces mots prophétiques avaient été prononcés le 1er novembre 1914 par Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine (1870-1924), un avocat de formation devenu depuis 1895 l’un des théoriciens en vue des partis marxistes en Russie. Il a vécu en exil de 1900 à 1917, œuvré à la séparation des bolcheviks et des mencheviks de Martov et Trotski, suscitant un mélange d’admiration pour son dévouement à la cause révolutionnaire et de crainte face à sa violence verbale et ses position théoriques. Octobre a été son œuvre : il a convaincu son parti de prendre le pouvoir par les armes alors que les urnes leur étaient favorables au terme d’une année 1917 de démocratisation et de polarisation. Sa détermination a forcé ses contemporains à se définir pour ou contre la révolution bolchevique, pour ou contre Lénine.  

Analyse des images

Harangueur en chef

Forcément en noir et blanc, la photographie de Lénine propose un cadrage et un contraste idéaux avec le ciel blanc de l’hiver moscovite. Tout à sa harangue passionnée, le sujet ne regarde pas l’objectif mais se tient au coin de la tribune. Cette tribune en bois parée de rouge – d’où l’intensité du noir – qui rappelle à la fois une proue de bateau et une chaire universitaire. Lénine paraît faire bloc avec l’estrade et avec son propos, le diaphragme s’est refermé à l’instant propice où l’orateur faisait un mouvement vers l’avant qui donne son dynamisme à l’image. Les mains serrées sur la rambarde, la contraction des muscles du cou et le regard mi-clos porté au loin trahissent l’effort physique imposé par cet exercice et la tension entière de l’individu, son engagement total dans la cause qu’il plaide. Le photographe anonyme qui s’est approché de la tribune ce jour froid de novembre 1918 n’a apparemment pas eu accès à celle-ci et n’a eu d’autre choix que de prendre son cliché en braquant son appareil vers le haut. Mais ne nous y trompons pas, ce n’est qu’un hasard. La révolution photographique portée notamment par Alexandre Rodtchenko en URSS n’a en effet pas encore eu lieu. En novembre 1918, la photographie n’est encore qu’un outil d’information, certes orienté idéologiquement ; ce sont l’affiche et le cinéma, déjà employés pendant la Grande Guerre, que les bolcheviks privilégient.

Interprétation

Les prémices d’un culte

Il existe bien d’autres clichés de cette manifestation sur la place Rouge qui décentrent le sujet et montrent notamment une très faible assistance groupée au pied d’une tribune bien trop haute. Mais seule cette photographie a connu une destinée exceptionnelle avec des centaines de republications en URSS et à l’étranger. En l’observant de près, on se rend compte qu’elle n’est pas vraiment à l’avantage de Lénine : sa grimace accentue les traits asiatiques de son visage et rappelle à ceux qui l’ont vu son accent un peu particulier. En outre, il porte une toque et un manteau à revers de fourrure qui font très « bourgeois » au lieu du costume simple et de la casquette d’ouvrier qu’il a eu l’idée d’arborer à son retour en Russie en 1917. Mais la contre-plongée produit son effet et la posture captée est très typique de la résolution, un trait souvent souligné par ses contemporains. En outre, Lénine a été victime d’un attentat par balles le 31 août précédent, et il a tenu à apparaître devant les caméras à peine remis, début octobre. Le leader communiste sait qu’il doit encore donner de sa personne, prouver qu’il est vivant et que la révolution possède en lui un chef implacable. Les suites de l’opération et de l’épuisement physique et nerveux de la guerre civile auront raison de sa santé en 1922, quand des attaques le laissent à demi-paralysé.

La guerre civile une fois gagnée, Lénine a laissé ses principaux camarades encourager un culte naissant, venu de la base, qui ne lui déplaisait pas. Avant son décès le 21 janvier 1924, il a pris une forme discrète : multiples éditions de ses écrits, portraits peints (notamment par Isaak Brodksi) et images populaires, comme la célèbre affiche « Lénine nettoie le monde de ses saletés » (Deni & Tcheremnykh, 1920). Lénine incarne la révolution d’Octobre, comme Staline incarnera plus tard le régime soviétique.

Bibliographie

Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin, Emilia Koustova (dir.), Le spectacle de la Révolution. La culture visuelle des commémorations d’Octobre, Lausanne, Antipodes, 2017.

Alexandre Sumpf, 1917. La Russie et les Russes en révolutions, Paris, Perrin, 2017.

Nina Tumarkin, Lenin Lives ! The Lenin Cult in Soviet Russia, Cambridge, Harvard University Press, 1983.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Lénine, tête agissante de la révolution », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 19 mai 2019. URL : http://histoireimage.org/de/etudes/lenine-tete-agissante-revolution
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