Les immigrés, éternels indésirables

Date de publication : avril 2016

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Contexte historique

La grève des étudiants de médecine en février 1935

En 1931, avec la crise économique mondiale qui touche la France, les thématiques xénophobes et les discours d’extrême droite prennent de la vigueur, accusant les étrangers de tous les maux : chômage, insécurité, désordre ou encore menace de l’identité du pays (« race », culture, religion).

Commerçants, artisans et professions libérales notamment dénoncent une concurrence déloyale et mènent une campagne virulente pour obtenir la protection de la loi. Les pouvoirs publics durcissent alors drastiquement leur politique en matière d’immigration. La loi « protégeant la main-d’œuvre nationale » est, par exemple, votée à l’unanimité du Parlement le 10 août 1932.

Les refoulements, les expulsions, la surveillance et la répression s’accentuent à l’égard des immigrés (réguliers ou non), qu’une part de plus en plus importante de la population française rejette. En ce mois février 1935, les autorités de l’université de médecine, certains syndicats médicaux et plusieurs organisations d’étudiants en médecine organisent un vaste mouvement de grève afin de protester contre l’« envahissement de la profession médicale » par les immigrés étrangers. Ces derniers, en majorité juifs roumains et polonais, sont accusés de « voler » les places à l’université, les diplômes et les clients aux « Français de souche ».

Inscrite dans un contexte de forte crise économique, politique et identitaire, la contestation prend une ampleur assez exceptionnelle, se déroulant dans un climat xénophobe et antisémite. En province, mais surtout à Paris, les manifestations se multiplient, comme celle immortalisée par ce cliché qui, justement, « lance » le mouvement.

Analyse des images

« Contre l’invasion métèque »

Cette photographie est vraisemblablement l’œuvre de l’un des grévistes ou de l’un de leurs sympathisants. En effet, les étudiants ici réunis prennent volontairement la pause, avec bonne humeur, comme en témoignent plusieurs sourires ou autres regards complices, bienveillants, semble-t-il, avec l’auteur du cliché.

La scène se déroule devant l’école de la faculté de médecine de Paris, située dans le Ve arrondissement. On aperçoit en arrière-plan le bâtiment ancien, partiellement masqué par la structure de bois plus rudimentaire qui constitue l’entrée de l’école pratique (c’est-à-dire la partie de l’université où l’on effectue les dissections et les autres exercices pratiques), ainsi que le signale un panneau situé au-dessus de l’une des deux portes.

Groupés en une masse compacte, les étudiants grévistes présentent un profil globalement similaire. Il s’agit exclusivement d’hommes blancs, moyennement jeunes (en majorité des trentenaires, ce qui renvoie à la durée des études de médecine), et dont la mise (costumes, pardessus, chapeaux) dénote une relative aisance pour la condition estudiantine.

Semblant répondre à une consigne du photographe, les jeunes gens regardent l’objectif pour exprimer leur détermination à cet instant précis. Si la plupart des visages et des regards montrent une forme de joie « bon enfant », presque potache, d’être réunis entre jeunes grévistes, d’autres sont plus fermés, plus vindicatifs, plus sombres.

Les étudiants font corps et bloc derrière une banderole qui proclame en grosses lettres majuscules d’imprimerie noires sur fond blanc : « Contre l’invasion métèque faites grève. »

Certains étudiants semblent crier quelque chose ; d’autres, une minorité, effectuent un salut de type manifestement fasciste, le bras et la main tendus (même si l’on distingue également des saluts plus anodins, simples mains levées).

Interprétation

La xénophobie et l’antisémitisme en bannière

Loin d’être « spontanée », cette photographie semble composée pour faire passer un message simple et compréhensible par tous.

Les éléments écrits qui y figurent résument et délivrent directement la signification exhaustive du mouvement. Il s’agit, en effet, des étudiants de la faculté de médecine (le panneau) qui se réunissent, à la fois solidaires (on se « serre les coudes » en prenant la pause, comme on le fait pour la cause), déterminés (quelques regards), pour lutter « contre l’invasion métèque » et encourager au mouvement de grève qui débute.

Cette mise en scène des étudiants par eux-mêmes donne à voir une violence indiscutable. Celle-ci tient d’abord à la teneur xénophobe, et plus particulièrement antisémite, des propos de la banderole, qui parle bien d’une « invasion » contre laquelle il faudrait se défendre, y compris par la force. Le mot « métèque », extrêmement péjoratif, renvoie quant à lui à l’étranger en général. Dans le lexique d’extrême droite depuis Charles Maurras, il désigne surtout les juifs, justement nombreux en médecine.

La violence affleure aussi dans les postures du groupe qui, en dépit de la bonne humeur déjà signalée, exprime une certaine énergie véhémente, belliqueuse. Compactes et prêtes à se battre, ces jeunesses viriles offrent à l’objectif une démonstration de force qui puise dans les codes d’une symbolique typique de l’extrême droite. Cette impression est bien évidemment confirmée par les saluts fascistes que l’on perçoit ici et là. Nombre d’organisations d’étudiants de médecine en grève étaient effectivement noyautées par l’extrême droite (notamment Action Française).

Presque un an après les événements du 6 février 1934, la journée et la nuit du 1er février 1935 furent chaotiques : plusieurs affrontements avec la police et actes de violence contre des immigrés ont, en effet, été signalés dans la capitale.

Bibliographie

BLANC-CHALÉARD Marie-Claude, Histoire de l’immigration, Paris, La Découverte, coll. « Repères » (no 327), 2001.

HALIOUA Bruno, « La xénophobie et l’antisémitisme dans le milieu médical sous l’Occupation vus au travers du concours médical », Médecine/Sciences, vol. 19, no 1, 2003, p. 107-115.

LEQUIN Yves (dir.), Histoire des étrangers et de l’immigration en France, Paris, Larousse, coll. « Bibliothèque historique », 2006.

NOIRIEL Gérard, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle) : discours publics, humiliations privées, Paris, Hachette littératures, coll. « Pluriel », 2009 (1re éd. Paris, Fayard, 2007).

NOIRIEL Gérard, Le creuset français : histoire de l’immigration (XIXe-XXe siècle), Paris, Le Seuil, coll. « L’univers historique » (no 55), 1988.

SCHOR Ralph, Histoire de l’immigration en France de la fin du XIXe siècle à nos jours, Paris, Armand Colin, coll. « U » (no 263), 1996.

VIET Vincent, La France immigrée : construction d’une politique (1914-1997), Paris, Fayard, 1998.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Les immigrés, éternels indésirables », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 19 mai 2019. URL : http://histoireimage.org/de/etudes/immigres-eternels-indesirables
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