• Vie quotidienne des Arméniens
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    DJOLOLIAN-ARAX Krikor (1897 - 1975)

  • Famille polonaise posant dans son jardin d’une cité minière
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    ZGORECKI Kasimir (1904)

  • Portrait de groupe de résidents
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    ANONYME

Immigrés dans les années 1920

Date de publication : avril 2016

Conservatrice du patrimoine, Responsable des collections historiques, Musée national de l'histoire de l'immigration

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Contexte historique

L’entre-soi

Dans la France des années 1920, la précarité est à la fois sociale et économique. Si les immigrés sont tolérés, les pulsions xénophobes se multiplient cependant. En réaction à cette situation, le sentiment communautaire se renforce spontanément chez les Polonais (qui représentent, en 1921, 0,1 % de la population totale française, soit 46 000 personnes), les Russes (dont on compte près de 80 000 personnes en 1920) et les Arméniens (regroupant près de 60 000 personnes en 1926).

Les Polonais travaillent dans les grands centres industriels et les mines du Nord. Les fins de semaine des familles sont rythmées par les sorties à la campagne, les cafés et les événements sportifs.

Dans un tout autre contexte, la princesse Vera Mestchersky, qui fait partie des Russes Blancs (nobles émigrés ayant fui la Révolution russe et le régime soviétique) crée dès son arrivée en France la fondation Maison russe en vue d’éduquer les jeunes filles. Elle reçoit de son élève Dorothy Paget le château de la Cossonnerie, à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), où elle accueille d’autres Russes pour faire vivre leur propre culture.

L’auteur du premier cliché est Krikor Djololian-Arax. Né à Constantinople, il a fui, comme de nombreux autres immigrés arméniens, le génocide de 1915. À Paris, il organise et photographie plusieurs championnats d’athlétisme arméniens, la vie des scouts et les bals. En plus de ces reportages, il travaille en studio.

Kasimir Zgorecki est l’auteur de la deuxième photographie. Il apprend le métier de photographe auprès du mari de sa sœur dès 1924. Jusqu’en 1939, il enregistre près de 3 700 portraits en studio et se déplace en vélo pour photographier les mariages et communions. De ce fait, les clichés qu’il réalise émanent de commandes d’une clientèle majoritairement polonaise et obéissent à des normes codées par le genre.

L’auteur du troisième cliché est quant à lui anonyme.

Lieu de résidence, la maison symbolise également le patrimoine d’une famille et inscrit la lignée dans un espace. Malgré les déménagements successifs et les ruptures, la famille recompose une unité dans son logement et organise les espaces de celui-ci en fonction de leur rôle : jardin, cuisine, chambre. De ce fait, elle se réfère à une maison mémorisée, un modèle, et tente de la recréer ailleurs, se redonnant ainsi cohérence et intégrité tant du point de vue social que géographique.

Analyse des images

Portraits de groupes, portraits de familles

Cet ensemble de photographies donne à voir plusieurs portraits de groupes : des Arméniens et deux familles, l’une polonaise, l’autre russe.

Ces clichés bichromes ont été pris en extérieur. Chaque famille pose devant sa maison, dont seules les portes et les baies rythment verticalement la composition. Les Polonais et les Arméniens se déploient en éventail autour d’une table placée au centre de l’image.

Ces trois photographies partagent un autre point commun : le goût pour la mise en scène et le cérémoniel. En effet, les personnes sont parées pour une grande occasion. Si la chemise blanche est de rigueur chez les hommes, les costumes de ces derniers varient légèrement, avec cravate ou nœud papillon. Les dames portent de longues robes, claires ou fleuries, rehaussées de colliers. Une attention particulière est portée à la coiffe, qui révèle les origines sociales de la personne : nœud chez les fillettes, chignon chez les mères, coupe garçonne chez les jeunes femmes. L’homme mûr porte un chapeau haut de forme, l’homme du peuple la casquette et le dandy les cheveux gominés.

Par la qualité des images qu’il produit, Kasimir Zgorecki se rapproche d’Eugène Atget. Il opère avec une chambre en bois et utilise des négatifs sur plaques de verre. Inventif, il réalise son propre agrandisseur.

Interprétation

Un souvenir kaléidoscopique

Selon Abdelmalek Sayad, la photographie d’une communauté d’immigrés illustre la volonté de légitimer sa présence dans un espace national et d’affirmer son poids économique, car sa présence est toujours conçue comme provisoire.

Par la photographie, chacun partage également un souvenir, celui du moment passé ensemble. Ce type d’événement personnel fonctionne comme la mémoire collective. En effet, l’individu insère son récit personnel dans une époque et un lieu servant de point de repère au groupe. En évoquant le souvenir de ce moment partagé, la cohésion du groupe est renforcée. Le souvenir est matérialisé en fonction du vécu. Ces divers récits individuels montrent que chaque événement est protéiforme et varie selon les contraintes sociales.

Ainsi, la photographie de famille revêt une symbolique forte. Elle témoigne des choses et personnes disparues, tout en évoquant le statut social de ces dernières. Transmise de génération en génération, elle est le point émergent d’un maillage de relations sociales en passant de la sphère privée à la sphère publique. Restituer le récit individuel avec des objets personnels est un véritable défi pour le musée national de l’Histoire de l’immigration, car ces derniers laissent de nombreux vides et non-dits. Dans chaque objet, la chronologie familiale est reconstruite puis mise au regard d’événements historiques.

Les sentiments qui accompagnent l’expérience migratoire sont mis en avant et créent un lien intime avec le visiteur. En donnant ces photographies au musée, les familles se sont détachées physiquement d’un bien, d’un « objet d’affection », en vue de témoigner, d’édifier et d’amuser les générations futures : un ordre social fondé sur l’intime est créé.

Étude en partenariat avec : immigration-russe-france
Bibliographie

CHEMINOT Marie, « Les Polonais devant l’objectif : deux studios photographiques en territoires de migration », dans PONTY Janine (dir.), Polonia : des Polonais en France de 1830 à nos jours, cat. exp. (Paris, 2011), Paris, Cité nationale de l’histoire de l’immigration / Montag, 2011.

DASSIÉ Véronique, Objets d’affection : une ethnologie de l’intime, Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, coll. « Le regard de l’ethnologue » (no 22), 2010.

DEVIN Pierre, Kasimir Zgorecki, cat. exp. (Douchy-les-Mines, 1994), Douchy-les-Mines, Centre régional de la photographie Nord-Pas-de-Calais, 1994.

HALBWACHS Maurice, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité » (no 8), 1994 (1re éd. 1925).

Pour citer cet article
Magdalena RUIZ MARMOLEJO, « Immigrés dans les années 1920 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 mai 2019. URL : http://histoireimage.org/de/etudes/immigres-annees-1920
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